Transmartinique 2012

La Transmartinique 2012

Pour un dernier voyage destiné à clôturer la saison, exotique et sportif, rien de telle qu’une bonne Transmartinique !

Comme en 2011, je décide d’enchaîner cet ultra de 133 km et 5250m+ à celui du Grand Raid de la Réunion. Les six semaines d’intervalle ont été consacrées  au repos, aux petits entraînements, puis à un bloc de préparation suivi à nouveau de repos. J’ai tout de même quelques interrogations sur ma récupération profonde en posant le pied sur l’île le dimanche 25 novembre, ce qui ne m’empêche pas de rester détendu. Je prendrai la course comme elle viendra !

Pascal BRISARD m’accueille à l’aéroport, je retrouve d’autres membres de l’organisation eux aussi marqués par ces derniers jours de travail de fou ! Organiser demande un investissement complet à quelques jours du départ. Ils prennent cependant le temps de m’offrir un pot d’amitié, puis je prends la direction de l’hôtel  en compagnie de Sébastien BUFFARD et de son amie Cécile.

Ensemble, et avec Mickaël PASERO, nous reconnaissons une partie de la Montagne Pelée, verte, humide et ventée. Quelques vues éblouissantes sur les vagues de végétations luxuriantes se jetant dans l’Atlantique nous arrêtent par instant, mais le brouillard est le gardien des lieux, ce ne sera pas un jour d’ouverture pour nous ! Ça donne tout de même une idée du taux d’humidité qu’il faut pour entretenir un tel paysage, et le niveau de prudence à respecter dans la descente nocturne du jour J. Ça sent l’aventure ! De retour en bas, la chaleur nous écrase un bon coup, c’est d’ailleurs dans ces conditions que nous nous attendons à courir bientôt. A prendre très au sérieux.

Une dernière nuit très courte à Grand Rivière, et c’est le départ, 1er décembre à 03h du matin.

Les 200 coureurs s’étirent dans la rue principale, quittant peu à peu les brumes du sommeil pour rejoindre celles de la montagne. Nous voici lancés dans l’obscurité, petit groupe se détachant du peloton dans l’ascension de la Pelée, Christophe LE SAUX, Sébastien BUFFARD, Patrick BOHARD, Cédric CHAVET, Mickaël PASERO et moi. Le vent forcit à mesure que j’approche du sommet, pour devenir assez violent. Les rubalises ont été emportées, ne restent que leurs supports. Le final nécessite de s’aider des mains. La roche est couverte de mousse, tout est trempé, le brouillard est épais, pourtant l’altimètre n’affiche que 1300m. Sur le petit plateau qui suit, je ne suis suivi que de Cédric. Il vit en Guadeloupe, il est à l’aise sur ce genre de terrain compliqué, et ne craindra pas la chaleur. J’ai le souvenir de ce passage qui me piquait les mollets. Ça recommence, impossible d’y échapper sans protection, vue l’étroitesse de la trace. Je ne vois pas le sol, j’avance au jugé, en espérant ne pas être surpris par une pierre ou un trou. Je m’en sors bien quand arrive enfin la descente. Elle ne fait que 500m négatif pour atteindre une route, et c’est bien assez !

Le rythme est bon, interrompu seulement par la recherche des rubalises dont une bonne partie a disparu dans les airs. Je veille à rester à droite dans les parties en dévers pour limiter les glissades. La roche est une patinoire.

Fouler l’asphalte est bienvenu, j’y trouve Serge JAULIN qui filme notre passage. Nous avons couru un petit bout ensemble sur les plages finales en début de semaine et pour l’heure, elles me paraissent bien loin…

Premier ravitaillement, Cédric et moi n’y traînons pas, et l’accueil des bénévoles donne déjà le ton de cette longue journée, très attentionnés, nous encourageant vivement, il n’est pourtant que 05h, ils ont la pêche !

C’est communicatif, car nous partons d’une bonne foulée sur la route, en direction de Sainte Cécile. Mais avant d’atteindre ce prochain poste, il faudra traverser la jungle. Nous restons très vigilants sur notre orientation dans la ville, et en ressortons facilement. Je n’aperçois pas de frontale derrière nous, ce qui m’étonne. Avec l’entrée dans la jungle, je pense prendre un peu d’avance, une stratégie qui devrait me permettre d’affronter ensuite la chaleur de la journée en forçant moins.

C’est parti pour l’aventure ! C’est aussitôt étroit, glissant, bourré de racines, d’obstacles naturels qui me rappellent ma récente épopée à la Réunion. Je suis dans mon élément, et à la différence de l’année dernière, la nuit offre encore une relative fraîcheur, 26°. Le niveau d’eau dans les rivières est très bas, ce qui permet des traversées au sec quand on parvient à garder l’équilibre sur les pierres de gué. Nous arrivons au ravito de Sainte Cécile. C’est justement Cécile, l’amie de Seb BUFFARD qui m’aide. Serge m’indique un écart d’environ 10 minutes avec le 3e au 1er ravitaillement, je suis très surpris.

Nous entrons à nouveau dans la jungle alors que le jour se lève. Cédric décroche vers le 30e km et j’imagine ne plus le revoir…

Me voilà seul, à peu près au même endroit qu’en 2011. Il y a cependant du beau monde derrière, parti sans doute prudemment, ou alors victime de la chaleur ? Je ne comprends pas trop, j’avance à mon rythme tout en prenant plaisir dans cet environnement sauvage. Par chance, le ciel est très nuageux, me protégeant du soleil implacable. J’espère secrètement que cela durera le plus longtemps possible.  Je passe la petite montée sévère de Bouliki quand le soleil me frappe en plein. Ouf, ce n’est plus pareil, même si un léger vent persiste à apporter un peu de confort. Les vaches sont couchées dans les près, pas folles.

J’approche de Saint Joseph. Je cours sur la route dans le sens descente, c’est agréable, la vue porte loin sur cette grande ville. De grandes bananeraies se dessinent au loin, je sais que j’en traverserai une bientôt, et le ciel maintenant sans nuage est promesse de bien des coups de chaud.

J’entre dans le palais des sports où se trouve le ravitaillement du 45e km. Un contrôle médical obligatoire avec prise de tension, de température et du taux de sucre me fait patienter 5 longues minutes. J’aimerais en finir au plus vite, d’autant que je sens la chaleur monter en moi, je suis soudain une vraie chaudière. Patrick BOHARD entre à son tour dans la salle. Il me faut encore me ravitailler et l’air est lourd dans cet espace couvert. Il serait sans doute préférable de ne pas immobiliser un coureur ici quand la chaleur sort de son corps en ébullition, ça augmente le risque de surchauffe, je l’ai senti fortement.

Je sors de Saint Joseph, le gros du dénivelé est derrière moi, et le marathon suivant sera déterminant pour la réussite de l’épreuve, car je n’y trouverai aucune ombre. Les pistes sont larges et longues dans les bananiers, offrant des kilomètres gagnés facilement, bons pour le moral. Au 52e km, Patrick me rejoint. Je me cale à son rythme, ce qui me demande un temps d’adaptation, tout en  échangeant sur ce début de journée. C’est bien sûr la chaleur qui nous inquiète. Je lui indique ce qui nous attend, nous abordons plein de sujets, bref, nous sentons que nous allons passer un bon moment ensemble et cela nous rassure, car l’orientation dans les bananiers demande une attention particulière. C’est un labyrinthe pourtant bien balisé, mais le soleil éblouissant réverbère sur les feuilles luisantes, qui rend difficile de distinguer les rubalises. Nous n’hésitons pas à nous arrêter sur certaines fourches, pour repartir certains du chemin. La quantité de régimes est impressionnante, le nombre de plants astronomique. Pourtant, cette culture est récente en Martinique, du moins de manière intensive. Elle remonte à 1930. Auparavant, la banane plantain était cultivée pour les besoins personnels, et plus loin encore dans l’histoire de l’île, à la triste époque de l’esclavage, les hommes qui travaillaient la terre pour un propriétaire avaient droit de cultiver quelques bananiers sans rendre de compte. La banane représentait une certaine liberté.

Aujourd’hui, je me sens plutôt enfermé dans ces grandes parcelles, tout en goûtant la liberté de courir encore et encore.

Nous voici au Lamentin, km 60, en 7h48’, au moins ¾ d’heure d’avance sur 2011 ! La raison principale est le terrain sec cette année. Patrick avance rapidement quand le profil est plat ou descendant. Je le suis tout juste dans ces parties-là, et me dis qu’après cet ultra je prendrai bien le temps de me reposer.

Jusqu’au François, soit le 75e km,  nous traverserons encore des bananeraies, des champs de cannes, des espaces qui demandent de courir longtemps. Nous subissons la forte température, réduisant peu à peu l’allure pour ne pas attraper un coup de chaud. Au François, nous apprenons que Sébastien s’est perdu après Saint Joseph, trop longtemps pour reprendre la course, c’est bien dommage alors que nous n’avions que 5 minutes d’écart.

A partir du 80e km, nous demandons régulièrement aux habitants un tuyau d’arrosage pour nous doucher. Quel bonheur ! A cinq reprises nous nous rafraichissons ainsi, sur les fortes pentes bétonnées du Vauclin. Ces rues à 25% sont étonnantes, la marche s’impose. Nous profitons des vues, regardons les habitations, les arbres chargés de fruits. Perché dans un grand citronnier, un homme s’aide d’un bambou pour décrocher les derniers fruits inaccessibles, et dire que chez moi c’est l’hiver…De hautes herbes envahissent tout, et le balai des débroussailleuses nous suit jusqu’au sommet.

Au point d’eau « la Ferme au Coq », nous avons la surprise du retour de Cédric CHAVET à l’instant de notre départ ! Quel effort sous cette chaleur ! Nous grimpons le chemin des croix en vitesse, puis descendons en direction des bananeraies. Nous retrouvons un bon rythme, car le soleil perd de son intensité. Il est 15h lorsque nous pointons au stade du Vauclin, soit 12h de course.

Je récupère mon sac assistance pour changer chaussettes et chaussures Speedtrail, et me charger de barres et gel pour le dernier marathon côtier. Sébastien et Cécile m’aident, c’est vraiment gentil après la déception de son abandon. Cédric arrive à son tour lorsque je repars, je le félicite de s’accrocher ainsi. Après deux km, je rejoins Patrick parti plus tôt, puis nous prenons la direction des éoliennes. Le secteur est vallonné, avec quelques prairies. Ça commence à sentir l’iode, accompagné d’un air plus frais. Nous abordons ensuite une piste caillouteuse menant directement au bord de mer. J’apprécie de courir de jour ce que je parcourais de nuit l’an passé. La côte est vraiment belle, le sable blanc ourlant les bleus marins lorsque la mangrove ne l’engloutit pas entièrement. Le jeu consiste à présent à suivre le rivage au plus près, passant du sable mou à la mangrove, ou parfois à un sentier rocheux. Il y a peu de dénivelé, nous courons sans cesse, même à petites foulées. Les crabes stationnent à l’entrée de leurs trous, attendant la nuit pour s’éparpiller sur les plages. Lors du briefing, j’ai entendu dire que courir sur les algues était le plus efficace.  C’est ma foi vrai, mais elles ne forment pas une ligne continue, m’obligeant à m’enfoncer dans le sable entre leurs petits tas gris. Le GPS m’indique 8,5 km/h, ça va être long d’atteindre la fin de chaque baie !

Heureusement, les incursions dans la mangrove soulagent l’organisme. Le balisage y est parfait. A Cap Macré, 106 km,  j’aperçois Cédric à quelques centaines de mètres derrière, avançant visiblement bien sur le sable. A cette allure, il nous rejoint à Cap Méchant.  Nous nous ravitaillons à trois, puis nous allumons nos frontales avant d’entrer dans la pénombre de la mangrove, il est 17h50 environ.

Cédric a fourni un gros effort pour revenir, c’est admirable, quel mental d’avancer seul si près de nous pendant des heures sans pouvoir coller pour de bon. C’est fait à présent, et nous slalomons dans la végétation goulue, où racines et branchages s’enlacent comme des serpents.  L’aménagement de cette partie marécageuse est tout récent, les passerelles en bois parfaitement lattées. Les grenouilles s’égosillent, les palétuviers se tortillent, les crabes fourmillent, mais les trailers ne sautillent pas, leur dernière énergie ils gaspillent.

Ça sent l’arrivée, j’indique les kilomètres restants, j’encourage pour nous trois, la chaleur nous épargnant un peu, sans doute 28°. Nous abordons un secteur plus sec, où de nombreux mancenilliers aux troncs cerclés de peinture rouge perdent leurs petites pommes toxiques. Ces arbres sont dangereux, surtout par temps de pluie où il est formellement déconseillé de s’abriter sous leur feuillage, au risque de subir de sévères brûlures. Cédric s’écorche méchamment le bras sur un fil barbelé au passage d’un grillage. Nous sommes encore à 3,5 km d’Anse Prune où le ravitaillement abrite peut-être des secours. Mince, c’est une belle entaille qui nécessite des points. Il continue en pliant davantage le bras, et l’hémorragie semble se stabiliser. Nous avançons prudemment mais régulièrement. Finalement, Cédric pense que ça attendra l’arrivée. Nous prenons notre temps à Anse Prune. Pour ne pas changer, je mange de la banane et bois un verre de coca mélangé à de l’eau. C’est pour moi une bonne alternative à l’assistance. Plus que 7 km que je connais bien pour les avoir reconnus en début de semaine. Nous longeons des marais salés où j’ai assisté à la pêche aux crabes. La technique toute simple consiste à planter une canne en bambou dans le sable, au bout de laquelle pend un fil plongé dans l’eau, avec pour appât un morceau de poulet entortillé de fil en désordre. Le crabe s’emmêle les pinceaux dedans. Il ne reste qu’à relever la ligne ! Je mangerais bien du crabe tout à coup, j’ai faim, il me tarde d’arriver. Nous décidons de terminer ensemble, pour le plaisir de continuer jusqu’au bout ce que nous avons vécu pendant de nombreuses heures, et pour la beauté de notre sport.

Nous sommes escortés par les organisateurs et la police municipale dans Sainte Anne, au milieu des rues animées par ce début de soirée. Enfin, nous foulons nos derniers mètres main dans la main, sous les acclamations du public. Quelle satisfaction de terminer la saison de cette façon, dans le partage et la réussite, après une excellente journée de sport, éreintante et magnifique. Je suis cuit à point, et il fait encore chaud ! Je pense alors à mes amis qui courent la Saintélyon dans la neige, nous sommes fous, le monde aussi !