TDS 2012

La TDS™ 2012

Après 7 participations à l’UTMB®, dont cinq suivies du Grand Raid de la Réunion, l’idée m’est venue de tenter de m’économiser en 2012 pour faire face à l’armada de coureurs présents au 20e anniversaire du GRR. Voilà pourquoi je me suis lancé sur cette TDS™, sans grand enthousiasme en début de saison je dois l’avouer, mais très motivé le jour J.

Je m’étais très bien préparé, multipliant les stages en altitude et les exercices plus intenses qu’à l’accoutumée, sous les conseils de Jean-Claude BANFI, coach professionnel. Stage aux Saisies avec des coureurs de tous niveaux, stage dans les Alpes du sud avec mon coéquipier Hervé GIRAUD-SAUVEUR, et bien sûr dans le massif du Caroux, haut lieu de la 6666 Occitane.

Caprice de la montagne, les nuages se sont donné rendez-vous pour cette fête de l’ultra, se serrant les uns aux autres pour mieux nous observer. Dans cette atmosphère humide et menaçante, le peloton de 1500 coureurs n’en mène pas large derrière la ligne de départ, le regard souvent tourné vers cet amalgame de sommets enveloppés d’un manteau sombre.

Mais les couleurs chatoyantes des vestes de trailers sont autant de confettis qui égayeront bientôt la vallée de Courmayeur, et l’ambiance festive qui règne avant le décompte des dernières secondes réchauffe les cœurs.

Nous y sommes, et c’est accompagné de la musique de « Pirates des Caraïbes » que nous prenons le large. Cohue du départ, je sens une tape sur mon mollet droit. J’apprends que Pascal BLANC vient de chuter derrière moi, mais fort heureusement il parvient à se relever sans se faire écrabouiller par la meute de flibustiers et revient à ma hauteur. Il vient d’ouvrir le bêtisier 2012. À 16 km/h nous traversons les rues de la ville, allure grisante de courte durée quand on connaît la suite. Il nous faut monter au col de la Youlaz situé à 2661m, dix kilomètres plus loin et 1400m plus haut.

Un petit groupe se forme, composé de Dawa SHERPA, Pascal BLANC, Lionel TRIVEL, Christophe LESAUX, Ryan BAUMAN, Thomas ST GIRONS, Pablo GONZALES et moi. Rapidement nous quittons l’ambiance de Courmayeur tandis que s’élève devant nous l’inquiétante montagne.

J’ai reconnu deux fois cette section ascendante, et je pensais monter aujourd’hui en grosse partie à la marche. Finalement, je n’arrive pas à m’y résoudre, car les jambes répondent très bien. Je trottine régulièrement dans la forte pente en alternant de courtes sections marche, jouant au yoyo avec Pascal pour mener le groupe. Peu à peu nous prenons quelques mètres d’avance, à ma grande surprise. Nous pointons au Col Chécrouit en 50’, et j’imagine déjà l’interrogation de mon assistance à la lecture du cheik point : « il doit y avoir un bug ? ».

Nous continuons sur un profil plus doux, suivant un mono sentier très agréable sur lequel Pascal augmente le rythme. Nous ne nous sommes pas vu depuis des mois, depuis qu’il réside à la Réunion, et c’est un grand plaisir de pouvoir échanger tout en vivant des instants forts, nous menons quand même une épreuve réputée. Bientôt nous prendrons le départ du GRR, et nos pensées se projettent bien souvent vers ce monstre de 170 km et 10 850m+.

J’avertis Pascal du prochain passage de la Youlaz qui apparaît sur notre gauche et dont le sommet reste dégagé. Sol schisteux, pente à 50%, altitude, il y a de quoi passer un petit quart d’heure amusant si on ne s’y énerve pas ! Nous grimpons, le nez dans la pente, mais je me retourne pour voir la colonne colorée collée au col. Juste derrière nous, Dawa avance tout sourire, suivi de Lionel et de l’Espagnol Pablo. Un petit coucou aux caméras postées au sommet et nous basculons dans la tourmente, vent, pluie et brume. Face à cette brusque chute de température je m’arrête pour enfiler ma veste Speedtrail, protection top ne pesant que 150g. Tous les coureurs font de même, Lionel aidant même Dawa à se couvrir.

Je prends les commandes dans cette descente vers la Thuile rendue glissante par la pluie, ne comprenant décidément pas pourquoi j’occupe cette place. Enfin Thomas SAINT GIRONS passe devant, puis Dawa et Pablo. Lionel TRIVEL se poste à côté de moi et nous échangeons sur notre stratégie de course. Nous décidons de rester prudent dans les deux grandes descentes de la Thuile et de Bourg St Maurice, de manière à pouvoir envoyer dans les montées et surtout après le Col du Joly situé au 76ème km. Nous sommes inquiets pour Pascal que nous n’apercevons plus.

À mesure que nous descendons, nous retrouvons un certain confort thermique. Après les alpages, une route bordée de mélèzes nous accueille et nous mène vers la Thuile. Cette section bitumée nous permet de rejoindre les trois coureurs, et c’est ensemble que nous arrivons au ravitaillement en 2h28’, une minute avant mes pronostics. Une foule enthousiaste acclame notre passage express où échange de bidons et de réserve alimentaire ne sont que formalité.

Sympa de suivre les rues étroites de la ville avant de partir en direction du Petit St Bernard. Lionel et moi nous remémorons les 20h passées ensemble sur le dernier Grand Raid de la Réunion, et nous espérons bien partager aujourd’hui un bon bout de TDS™. Etonnant de suivre le même tempo autant en descente qu’en montée, alors que nous ne nous entraînons pas ensemble. C’est cool, et nous restons fidèles à notre gestion tandis que Dawa s’éloigne à la poursuite de Thomas qui a fortement accéléré. Pablo reste avec nous.

Nous ne quittons pas notre veste car une petite pluie persiste. Dans cette vallée verdoyante, le sentier qui monte vers le lac du Petit St Bernard est devenu boueux. Attention à ne pas perdre d’énergie à patiner, donc rester vigilant sur la trajectoire idéale. Je me souviens d’un instant magique vécu un peu plus haut cet été, au col de « Lancebranlette ». J’étais assis depuis une demi-heure au sommet situé à 2930 m lorsqu’un gros bouquetin mâle sortit de la paroi verticale à 5 m de moi. Autant surpris l’un que l’autre nous restions figés quelques minutes, avant que le grand cornu plonge dans le vide, trouvant assez d’appuis dans la roche pour s’évanouir, incroyable.

Point de bouquetins aujourd’hui, mis à part Dawa que nous apercevons à trois minutes. Nous savons que la météo lui est favorable, contrairement à la chaleur, et qu’il sera compliqué de le rattraper. Pourtant il vient de remporter le Raid des Pyrénées il y a 5 jours, 80 km et 5000 m+. Mais c’est un spécialiste des cumuls d’épreuves.

Arrêt au col, ravitaillement très rapide, encouragements des amis et de la famille, nous vivons là une belle épreuve et je me félicite de ce choix. Point stratégique de la TDS™, la descente de 15 km qui nous attend sera, à notre avis, décisive. Y casser trop de fibre équivaut à faire une croix sur le reste du parcours, à le transformer en chemin de croix justement. Nous la négocions à 14-15 km/h, suivis à son début de voitures nous klaxonnant. Mais nous nous éloignons vite de la route du col, dans les pâturages glissants. Une large piste au sol dur nous permet de relâcher l’attention et de discuter à notre aise. Quel confort d’être à deux. Nous lâchons Pablo pour de bon.

Nous avons hâte d’atteindre le bas de la vallée pour passer aux choses sérieuses, à la montagne comme nous l’aimons, sauvage et technique. Bourg enfin, 46 km l’occasion de retrouver nos accompagnants lors d’un arrêt plus marqué cette fois. 4h58’de course, soit 2 minutes de moins que prévu, c’est tout bon.

Le brouillard s’épaissit tandis que nous gagnons de l’altitude, et nous y distinguons la silhouette fantomatique de Thomas. Nous le rattrapons peu après le Fort de la Platte, il paraît fatigué. Ce secteur est un des plus beaux du parcours, avec ses rochers, son petit lac et le fameux Passeur de Pralognan. Lionel m’annonce régulièrement le dénivelé restant, ce qui m’aide à gérer l’allure. Parfois la brume se dissipe, et Thomas n’est plus dans notre sillage.

Pointage au sommet, descente dangereuse, nous venons de franchir la moitié de la distance de cette TDS™, mais 4 200m+ sur les 7 150. Moralement c’est excellent, et ce sont tous les voyants au vert que nous filons vers le Cormet de Roselend. La pluie rend le travail des bénévoles pénible et compliqué. Ils ont du mérite, toujours souriants et attentionnés, partis pour des heures en poste. Nous ne nous attardons pas sous les tentes confortables. Nous sommes synchros sur les ravitos, n’y passant qu’une à deux minutes. Je bois uniquement la boisson GO2 Bio Energie, parfaite pour l’effort long, et j’alterne barres salées, gels bio et mini sandwichs.

Le parcours nous mène de nouveau dans les alpages. Nous avons la réflexion suivante : quand nous en avons assez de monter, la descente arrive à point, et quand la descente commence à nous fatiguer, la montée se présente au bon moment. C’est donc un parcours très équilibré.

Nous apercevons Dawa plus haut et prenons aussitôt un repère. 13’ nous séparent, c’est peu et beaucoup. La bonne nouvelle est que personne n’est en vue à un quart d’heure derrière nous. Nous commençons à envisager sérieusement de garder cette 2e place. Méfiance quand même, car la température descend de plus en plus, d’où l’interdiction de s’emballer, au risque de gaspiller trop d’énergie. Quel brouillard ! Ce n’est vraiment pas de chance de subir cette dépression après un si bel été.

Au col du Joly nous retrouvons Sébastien TALOTTI qui anime le suivi WebTV. Il nous questionne un peu et nous repartons aussitôt en direction des Contamines. Ça commence à sentir l’écurie. Nous suivons à la lettre notre stratégie. C’est formidable d’avancer sans heurt pendant des heures. Cette descente en forêt nous rappelle la Réunion, virages serrés, racines, forte pente, sol instable. Très rapidement nous en finissons, puis nous nous calons à 12-13 km/h sur les quatre km de jonction jusqu’à la ville. Nous y trouvons une ambiance incroyable, merci mille fois !

Je perds un peu de temps car je n’avais pas placé ma grosse frontale dans le sac de ravitaillement, et les deux petites que je porte sur moi ne sont pas assez puissantes pour courir correctement de nuit. Anne file à la voiture pour l’y chercher. Lionel s’éloigne doucement tandis que je patiente une minute, puis tout étant rentré dans l’ordre je le rejoins rapidement.

Deux montées successives nous attendent : le chalet du Truc et le Col de Tricot. Nous aimons ce secteur, nous sommes confiants. Partis avec peu d’eau, nous pouvons courir de temps en temps. Arrivés au Chalet nous remplissons nos bouteilles sous une gouttière et repartons pour le dernier round, le Tricot. Je m’aperçois vite que l’eau est très fortement fumée ! Les suies du toit bien sûr !

Eau fumée de chez GO2 pour moi, de Punch Power pour Lionel, c’est jour de fête !

Un petit point vert atteint les deux tiers du col, nous savons qui. Pas la peine de nous faire des plans sur la comète, nous ne reverrons jamais cet ovni. Cette fois, alors qu’à notre tour nous en finissons avec cette dernière grosse montée, nous nous projetons vers la ligne d’arrivée. Nous y croyons enfin, et remporter ce challenge prend alors toute sa mesure, d’autant que nous ne voyons aucun coureur en contrebas.

Mauvaise surprise, la pluie forte s’abat soudain, faisant chuter considérablement la température. Nous courons le plus vite possible dans la descente transformée en rigole d’eau glacée. Mais rien n’y fait, nous gelons sur place. Je n’ose même pas imaginer enlever ma veste pour enfiler ma petite polaire. Il faut quitter cet endroit au plus vite. Je serre les dents, n’osant même plus avaler quoi que ce soit par crainte de bloquer mon estomac. Enfin nous franchissons la passerelle métallique d’un torrent, le moment est venu d’allumer la frontale, puis nous montons de nouveau en deux courts paliers vers Bellevue.

Ce point porte mal son nom à cette heure, et nous ne cherchons pas à en percer les brumes épaisses. Il me tardait d’attaquer cette dernière descente, de rejoindre la forêt et son abri providentiel. C’est enfin chose faite, ouf !

Un grand bien-être me gagne aussitôt et une certaine euphorie aussi. Nous la tenons cette 2e place, et de quelle manière.

L’accueil est énorme aux Houches. Nous en sommes propulsés par l’énergie du public et l’envie d’en finir en beauté. Plus que 6 km quasi plats, en forêt, sur sol souple, avant les deux derniers de Chamonix. Cette traversée forestière nous permet de courir côte à côte, de faire le bilan de cette journée incroyable et de savourer l’arrivée imminente. La joie de faire plaisir à tous ceux qui nous soutiennent, celle plus personnelle de l’objectif atteint, et celle plus importante de l’avoir partagé grandie à l’approche de la ville.

Comme pour marquer d’un dernier signe l’empreinte sauvage de la TDS™, deux renards traverseront devant nous avant le rocher des Gallands.

Des lumières percent la nuit, annonciatrices du final, frontales de spectateurs, lampadaires…Cette fois nous y sommes, et l’ambiance unique de l’arrivée à Chamonix nous galvanise, centaines de mains tendues, acclamations, cloches, musique, c’est gigantesque !

Dawa est là pour nous accueillir, et former avec nous un tiercé d’amis heureux de se retrouver.

La montagne s’est montrée sous un jour comme tant d’autres dans l’année, comme pour nous avertir et nous rappeler qu’elle n’est pas qu’un lieu de loisir, mais aussi et surtout un domaine impitoyable dont les règles sont dictées par la nature. C’est ce mélange de volonté et d’humilité devant les éléments qui font le charme du trail.